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Clous rouges - Tome 1: Entrez donc dans l'antre du démon

Clous rouges - Tome 1: Entrez donc dans l'antre du démon

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Une vieille demeure, des morts en pagaille... Suivez Walter Weems et Bart Stevens, si vous l'osez, fouillez en leur compagnie les pièces, les caves et les greniers ! Que s'est-il passé vingt ans avant ? Nul ne le sait, excepté le suicide de son propriétaire. Retournez-vous quand même de temps en temps, on ne sait jamais... Aux dires des autochtones, la maison Masson est hantée ! À PROPOS DE L'AUTEUR Passionné de littérature fantastique ainsi que de romans policiers, Ballister Campbell est un personnage de l'ombre écrivant pour les amateurs de frissons. Se servant de mots précis, il vous entraîne dans un voyage inédit avec Clous rouges, premier volume d'une trilogie.

Chapitre 1 No.1

Londres 1921

Insensible aux cantiques qui faisaient vibrer les vitraux de la vieille cathédrale Saint-Paul, sir Frederick Carnawin, troisième du nom, détailla encore une fois les ors des poignées du cercueil qui se dressait à quelques pas. « Du décorum, encore du décorum, toujours du décorum ! » songea-t-il en jetant un bref regard sur l'assemblée en train de s'égosiller. À dire vrai, le défunt méritait les honneurs dus autant à son titre qu'à sa renommée et, suprême hommage, le roi lui-même avait envoyé un de ses ministres pour le représenter. Aujourd'hui, l'Angleterre et sir Frederick enterraient lord Archibald Carnawin, son grand-oncle. Aujourd'hui, lui et les autres rendaient un ultime hommage à un des derniers fidèles serviteurs de feue Sa Majesté Victoria, impératrice des Indes et du Royaume-Uni. Et aujourd'hui encore, sir Frederick s'impatientait en suivant l'office funèbre, tout en se demandant ce que pouvait bien fabriquer Bishop, son fondé de pouvoir, à qui il avait confié une mission particulière.

Le Kyrie Eleison venait à peine de s'achever, qu'il entrevit la longue silhouette de son factotum se profiler derrière un pilier et tenter de se glisser parmi la foule. Aussitôt, du même ton sec et peu amène utilisé généralement pour diriger sa maisonnée, il ordonna immédiatement à son voisin de gauche de céder sa place au nouvel arrivant. Tant pis pour la discrétion et l'ordonnance, la cause était d'importance et ne souffrait aucune attente. Puis, s'efforçant de reprendre la cérémonie là où il l'avait laissée, il daigna patienter encore quelques instants, juste le temps que son intendant parvienne, avec difficulté, à se glisser à son côté. Enfin, aussi raides et emplis de dignité l'un que l'autre, tous deux entreprirent, alors, de se murmurer ces propos échangés en gardant la tête droite et recueillie exigée par la majesté du lieu...

- Alors ? Le notaire...

- Il a refusé, naturellement ! Le testament est scellé et ne doit être ouvert que devant toute la famille.

- Cela ne fait pas mon affaire !

- Heureusement pour vous, il en subsistait un brouillon, recopié par vous savez qui, juste avant qu'il ne soit détruit. Cela ne vous a coûté que la bagatelle de...

- Je ne veux pas le savoir ! Et en gros, que dit-il, ce brouillon ?

- Il répond à vos attentes, sir ! Vous héritez du titre en même temps que des terres, et à peu près de la moitié de ce qui restera de la fortune de votre oncle. Seul le codicille est, ma foi, hum... un peu gênant !

- Un codicille ? Les piliers et les murs de Saint-Paul semblèrent danser la gigue tant la surprise fut grande. Un codicille ! Voilà qui était nouveau...

- Contre toute attente, oui, my lord ! lui souffla Bishop, balançant entre la componction et le désir de rester neutre dans cette histoire.

Le futur lord Carnawin regarda les évolutions du prêtre en train de leur servir sa messe sans trop le voir. Peu lui importait de prier pour l'âme du défunt, de mesurer le vide que sa disparition laissait parmi le genre humain en même temps que la réjouissance de le savoir entre les mains du Seigneur. Il aurait dû se méfier, voilà tout, se douter que ce vieux grigou allait partir en leur jouant à tous un sale tour de cochon. C'était bien dans la manière de cet hypocrite, menteur, vaniteux comme un paon, d'une avarice sordide et d'un orgueil démesuré. Un codicille ! Et puis quoi, encore ! Et que voulait dire cette fin de phrase : « De ce qui restera de la fortune de votre oncle ! » Perdu dans ses pensées, il ne s'aperçut même pas qu'il était toujours debout alors que toute l'assemblée venait de s'asseoir. La main de Bishop secoua doucement un pan de son manteau.

- Faites attention ! On vous regarde... Tenez, prenez mon missel, ce que vous savez est glissé dedans.

Jamais feuilles de papier ne brûlèrent autant les doigts que les pages de ce livre pieux feuilleté à la limite de la discrétion. Attentif à conserver une attitude digne et réservée, sir Frederick jeta un coup d'œil sur la copie du testament et faillit s'étrangler de rage en lisant la fin.

En attendant d'apparaître devant Notre Seigneur qui, quoi qu'il en soit, demeure le seul et véritable juge de nos pauvres âmes...

J'avoue avoir laissé de côté, autant par crainte du scandale qui en aurait rejailli que par lâcheté, la maison de Merriam Street héritée de mon cousin.

Aussi, afin de me présenter devant Dieu le visage le plus immaculé possible, j'ordonne et exige de mes héritiers qu'ils fassent toute la lumière sur la demeure de ce pauvre Thomas et cela dans un délai maximal de trois mois après ma mort.

À défaut, la moitié de mes biens ira aux œuvres de White Chapel pour y être distribuée aux pauvres de Londres.

Fait en ma demeure en ce 24 juin de l'année 1921.

Archibald Cuthbert Carnawin, sain d'esprit sinon de corps.

Priez pour moi.

- C'est une catastrophe ! murmura-t-il, plus pour lui-même que pour autrui. Merriam Street, la demeure des Masson, une branche collatérale de sa famille dont le dernier rejeton avait eu la mauvaise idée de se suicider. Merriam Street ! La tanière des morts, celle dont on ne parlait jamais en présence du patriarche ! Combien de cadavres, déjà ? Quatre... cinq... à moins que ce ne fût six ! Merriam Street, la maison du démon ! Pourquoi avait-il fallu que ce vieux débris vienne fourrer ce codicille dans son testament ? À moitié assommé par cette lubie de grand vieillard, c'est avec peine qu'il suivit la fin de la cérémonie, chantant les hymnes du bout des lèvres, se trompant souvent, et s'asseyant parfois lorsqu'il eut fallu rester debout. Pris de pitié, Bishop attendit la fin du Notre Père pour lui souffler dans les oreilles...

- J'ai, peut-être, quelqu'un capable de résoudre votre problème, my lord.

- Ah oui ! Qui ?

- Weems... Walter Weems, de chez Richmond et Bazins.

- Richmond et Bazins ? Si, curieusement, le nom de Walter Weems ne lui fut pas tout à fait inconnu, en revanche, l'autre ne lui laissait aucun souvenir.

- Richmond et Bazins, la grande agence de détectives privés ! Cela vous coûtera une forte somme, mais... De plus, paraît-il, l'homme est à moitié infirme et pas facile à manier.

Les pieds campés sur les vieilles dalles de Saint-Paul, sir Frederick sembla reprendre du poil de la bête, et jeta un regard venimeux sur le cercueil qui attendait de rejoindre sa dernière demeure. Ignorant carrément l'Ave Maria, il balança quelques instants avant de se tourner franchement vers son fondé de pouvoir et lâcher d'un ton sourd en même temps que décidé...

- Trouvez-moi ce type-là ! Aucune somme ne sera jamais assez forte pour réparer un désastre pareil.

Chapitre 2 No.2

Chapitre 1

Londres, cette bonne ville de Londres, Buckingham Palace, Big Ben, Trafalgar Square, Piccadilly Circus, Abbey Road et tant d'autres ! Suivez une des avenues de la City en direction du nord, puis, au quatrième carrefour, prenez donc celle qui se trouve sur votre droite. Parcourez-la d'un pas alerte avant d'arriver à une petite place au beau milieu de laquelle un parc aussi touffu que minuscule s'offre à vos yeux. Y êtes-vous ? Bien ! Comptez, maintenant, deux rues sur votre gauche et prenez la troisième jusqu'à la seconde intersection où Mulberry Street, la rue du Mûrier, vous accueillera chaleureusement. Voilà, vous y êtes ! Arrêtez-vous devant le 17 et examinez cet immeuble à la façade en pierre de taille. La prestigieuse agence de détectives privés Richmond, Bazins & Ltd se dresse enfin devant vous. N'est-elle pas belle ? Bien sûr que si ! Admirez donc son élégant sas tournant que Margaret, la douce et sémillante créature officiant au comptoir d'accueil, peut bloquer à l'aide d'une pédale. Méfiez-vous quand même, parfois son pied dérape et sir Bazins, un des patrons de la boîte, en a fait un jour la triste expérience en allant s'aplatir contre une des vitres. Laissez traîner votre regard de bas en haut et comptez une nouvelle fois. Un, deux, trois, quatre étages ! Quatre étages desservis par trois ascenseurs dont celui du milieu est perpétuellement en panne. Sir Richmond passe son temps à pester contre un tel manquement à la règle et appuie sur tous les boutons en espérant le faire fonctionner. Rien à faire ! L'odieuse machine résiste et oppose son inertie mécanique à la satisfaction générale. L'agence entière se rappelle qu'à la suite d'un ultime effort pour le remettre en service, une des secrétaires a découvert le cadavre d'un Français à l'intérieur. Que fichait-il ici ? Personne ne l'a jamais trop su !

17, Mulberry Street, Richmond et Bazins

Entrez, entrez, ne soyez pas si timide, personne ne vous mangera ! Au 17 officient les trois G, respectivement Graham, Groover et Grimalson. Graham déteste Groover et regrette le temps passé où les malfaisants se voyaient traités à l'eau bouillante. Il se serait bien vu dans le rôle du bourreau précipitant son adversaire dans une des cuves. Hélas, Tyburn, la place des exécutions qui offrait au public ces sortes de réjouissances macabres, n'existe plus. Groover exècre Grimalson et passe son temps à l'imaginer empalé sur un pieu d'acier chauffé à blanc. Malheureusement pour l'un et heureusement pour l'autre, le gouvernement de Sa Majesté ne tolère plus ce genre de turpitudes. Quant à Grimalson, ma foi, haïr les deux premiers reste sa distraction favorite et, volets baissés et portes closes, son œil avide parcourt souvent les reproductions d'antiques grimoires de sorcellerie achetés à prix d'or. Quel bon vieux démon pourrait-il faire surgir des Enfers pour lui ordonner d'emporter ses deux ennemis dans la géhenne éternelle ? Et tout ceci se passe dans l'hypocrisie la plus parfaite, chacun se faisant bonne mine et visage des plus avenants, discutant du temps d'aujourd'hui et de demain, et allant parfois, suprême raffinement dans la duplicité, s'inviter mutuellement à boire une tasse de thé dans un de leurs bureaux.

Entrez, entrez et admirez les lambris et le sol couvert de marbre. Avez-vous rendez-vous ? De votre réponse dépend votre situation. Avec sir Groover ? Premier étage, celui des infortuné(e)s doutant de la fidélité de leurs conjoint(e)s. Avec sir Graham ? Deuxième étage, dans lequel une armée de comptables scruteront vos livres de caisse à la recherche de la moindre irrégularité. Avec sir Grimalson ? Ah, l'affaire est d'importance et requiert un certain tact. Le troisième étage est réservé aux gens fortunés payant rubis sur l'ongle et, noblesse oblige, réclamant la plus grande discrétion. À tout seigneur, tout honneur, l'étage des aigles, ainsi qu'il se nomme, le fameux Service des affaires privées, est empli de gens pointilleux à qui rien n'échappe. Avec qui désirez-vous une entrevue ? Avec Walter Weems ? Désolé ! Weems est déjà en mission à Édimbourg et ne rentrera pas de sitôt. Avec lady Teresa Haupton ? Raté ! La baronne est occupée à essayer d'y voir plus clair dans une sombre affaire mêlant des cadavres à des poupées de cire. Bart Stevens, alors ? Hum... Bart est encore un peu jeune pour ce style d'enquêtes. Pour l'instant, sa tâche se réduit surtout à épauler les enquêteurs. Non pas qu'il n'en ait pas les qualités, mais... Non ! Grimalson a trouvé ! Grimalson trouve toujours. Un des gars de son service est tout à fait celui qu'il vous faut. Il s'appelle Robert Felton, un type tout à fait calme et pondéré, expérimenté au possible et bien moins onéreux que Weems. Un second couteau ? Certainement pas ! Si vous le désirez, mon cher Bishop, Weems pourra, dès son retour, disons... chapeauter l'opération ! Cela vous va-t-il ainsi ? Bien ! Laissez-moi donc vous présenter Felton, je suis sûr que vous allez vous entendre...

À peine revenu à Londres, Walter se montra très surpris de voir les trois G, pour une fois unis devant l'adversité, débarquer dans son bureau. Groover s'assit sur une chaise et joua avec la couverture d'un dossier, Graham baissa la tête en n'osant le regarder, tandis que Grimalson, occupé à faire les cent pas, mordilla un bout de sa moustache, signe chez lui de grande nervosité.

- Nous avons un problème, Weems !

- Un grave problème !

- Grave ! Hum... très grave, même !

Et le silence retomba, pendant que ces trois-là se mirent à se dévisager avec gêne, à s'implorer mutuellement du regard et à se faire de discrets signes de tête. Qui allait se lancer dans la bataille ? Graham, tout sucre et miel, très chattemite et gants de velours, de qui il fallait prodigieusement se méfier ; Groover, vrai pète-sec, absolument dénué d'humour et qui regardait son monde derrière ses petites lunettes comme un entomologiste examine des insectes ; ou Grimalson, tout en jovialité mais attendant la moindre faille se dessiner dans la carapace de ses ennemis pour mieux s'y engouffrer ? Finalement, Graham se jeta à l'eau en murmurant...

- Nous avons confié à votre ami Felton une enquête...

- Une enquête un peu spéciale !

- Une enquête qui, à l'origine, aurait dû vous revenir mais...

Rien qu'en entendant cela, Weems sentit immédiatement qu'un de ces trois-là avait essayé de lui faire un enfant dans le dos en piétinant allègrement le règlement de l'agence. Une fesse sur son bureau, l'autre dans le vide, il se croisa d'abord les bras pour mieux les fixer de son étrange regard aussi pâle que froid.

- Une demande particulière, en quelque sorte ? se contenta-t-il de murmurer en attendant la suite.

Malgré la gêne de la situation, il se retint de sourire en regardant Grimalson desserrer son nœud de cravate, preuve qu'il était bien le principal fautif et que ce qu'il avait à dire se révélait bien dur à prononcer.

- Hum... oui ! Sir Frederick Carnawin, par l'intermédiaire de son fondé de pouvoir, a effectivement, comment dirais-je... sollicité votre intervention.

- Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir attendu mon retour ? Le règlement est pourtant formel !

- Oui, mais le temps pressait, Weems !

- Rendez-vous-en compte ! Trois mois ! Seulement trois petits mois pour résoudre ce problème !

- Et puis, vous étiez loin ! Cette histoire de bijoux volés à Édimbourg. Ah, là, là... cette enquête qui est arrivée comme le mois de mars en carême, et surtout dans nos affaires !

- Mais que vous avez résolue avec votre sagacité coutumière. Je vous en félicite, Walter ! La Brink's était bien contente.

- Bien qu'elle paie moins que les héritiers Carnawin...

- Et surtout, Felton est beaucoup moins cher que moi ! ajouta Weems en soupçonnant aussi une histoire de gros sous.

- Mais, qu'allez-vous imaginer là, mon cher ? Ce n'était que les prémices...

- Bien sûr !

- Juste afin de contenter nos clients...

- Ben, voyons !

- En attendant votre retour...

- Pourquoi pas ?

- Nous voulions ainsi vous soulager de cette partie de l'enquête...

- Trop lourde à porter pour mes frêles épaules, n'est-ce pas ?

- Arrêtez d'être si négatif, Walter, vous en devenez énervant !

Ils étaient tellement minables, tellement petits dans leur étroitesse d'esprit, que Weems renonça à tenter de démêler le vrai du faux dans cette histoire. S'asseyant à sa table de travail, il ouvrit tranquillement le premier tiroir de son bureau tout en se demandant quel châtiment allait-il bien pouvoir infliger à ces trois imbéciles. L'intérieur dévoila une bouteille de whisky et des verres, vrai rêve d'ivrogne dont, de sa seule main valide, il se servit une large rasade qu'il posa doucement sur son bureau à côté du mince dossier balancé par Groover dans un geste d'énervement. Sans en offrir à quiconque, il le parcourut d'un œil rapide, enregistrant au fur et à mesure dans sa mémoire les notes et les quelques rapports succincts envoyés par Felton. La copie du testament du vieux lord Archibald, un plan d'une ville proche de Canterbury montrant Merriam Street, ses petites villas en ruine d'un côté et Masson House de l'autre. Sans, non plus, apparemment écouter ses interlocuteurs qui, de temps à autre, ouvraient la bouche, il se plongea dans de vieilles coupures de journaux relatant la découverte de cadavres à l'intérieur de cette maison ou de son parc, puis hocha la tête de commisération.

- Sir Frederick Carnawin commence à nous demander des comptes, Weems ! s'écria Grimalson en désespoir de cause. Où en sommes-nous ? Le temps presse !

- Il faut que vous y alliez, Walter ! Vous prendrez Bart Stevens avec vous. Nous nous sommes arrangés avec sir Bazins. L'agence le paiera sur ses fonds propres !

- Et Felton, qu'en faites-vous ? marmonna Weems, le nez toujours plongé dans les papiers.

L'ange qui passa dans son bureau sembla de très mauvais augure. Walter se voyait mal, même avec la bénédiction de la direction, piétiner les plates-bandes d'un collègue qui, de plus, était un ami.

- Felton ? Avec un soupir de lassitude, Groover s'empara du verre qui attendait toujours d'être vidé et le torcha en deux goulées. Sortant enfin un télégramme chiffonné de sa poche, il le tendit au résident des lieux en murmurant...

- Lisez, Weems ! Nous avons vraiment un problème...

Chapitre 3 No.3

Chapitre 2

- Pardon, mon brave, pourriez-vous me dire où se trouve Merriam Street ?

- Merriam Street ?

- Euh, oui... Merriam Street ! balbutia Bart Stevens alors que le « brave » assis à la table voisine reposa brutalement la chope de bière qu'il s'apprêtait à porter à ses lèvres pour le regarder d'un air éberlué. En provenance de Londres et à peine arrivés depuis une couple d'heures, lui et Weems avaient arpenté en vain, et par un temps épouvantable, les avenues de ce gros bourg situé près de Canterbury à la recherche de cette non moins fameuse Merriam Street, rue qui leur faisait tant défaut. Et tout ceci, pour finir par revenir sur leurs pas et échouer dans cette auberge, située non loin de l'hôtel où tous deux avaient hâtivement abandonné leurs bagages, avant de se lancer dans l'aventure. Qui avait oublié le plan de la ville ? Bart ou Walter ? Chacun avait rejeté la faute sur l'autre pour des raisons aussi futiles que médiocres.

- Merriam Street ! Et qu'allez-vous faire à Merriam Street ?

Loin de leur fournir la bonne réponse, leur voisin s'essuya une moustache grisâtre aux bords jaunis par le mauvais tabac. Un lourd silence remplaça les conversations en même temps que toutes les têtes se tournèrent dans leur direction. Quelques chuchotements osèrent le rompre avant qu'il ne retombât à plat entre les murs de l'auberge en se faisant plus gênant.

- Merriam Street ? A-t-il dit Merriam Street ? Mon Dieu...

Ne sachant plus à quel saint se vouer, Bart jeta brièvement un coup d'œil en direction de Walter, espérant bien qu'ainsi il lui porterait secours, et n'essuya, en retour, qu'un regard glacé le fixant sans une once d'amabilité. De gênant, le silence se fit encore plus pesant, avant qu'il tentât de le briser en s'enfonçant davantage.

- Voyez-vous, nous sommes agents immobiliers et...

Un éclat de rire général ponctua sa dernière remarque et lui cloua définitivement le bec. Des cris et des lazzis fusèrent en tous sens, ricochèrent sur les hauts vitraux multicolores des portes d'entrée, et firent frémir les flammes des bougies régulièrement disposées le long des murs de la grande salle. Par souci d'économie, À la Reine Anne, estaminet des plus fréquentés de cette petite ville située non loin de Canterbury, dédaignait le gaz et ne s'éclairait qu'à la chandelle. D'un seul coup, l'auberge accueillante dans laquelle Bart Stevens et Walter Weems avaient consenti, devant l'intensité du vent et de la pluie environnante à porter leurs pas, se transforma plus en un cirque où on les montra du doigt qu'en un havre de paix propice à les abriter de la fureur des éléments. Une oreille dressée, un œil sur leurs pièces, deux joueurs d'échecs, attablés au beau milieu, disputaient âprement une partie en dégustant une tasse de thé.

- Des agents immobiliers... des agents immobiliers à Merriam Street ! Ah, quelle bonne blague !

Une petite marchande de quatre saisons en oublia de finir son verre d'ale aigre pour mieux se taper sur la cuisse en gloussant de plus belle.

- Des agents immobiliers à Merriam Street ! Ah, foi d'Elisabeth Spurgess, c'est bien la meilleure de la soirée...

- Et pourquoi pas ! s'écria Stevens vexé comme un pou.

- Parce que Merriam Street ne peut être vendue, mon bon monsieur, lui répondit leur voisin à la moustache jaunâtre. Pas même pour un shilling ! Louée, certainement, prêtée, peut-être, et encore faudrait-il revoir les clauses du contrat. D'ailleurs, qui aurait la fantaisie d'aller loger là-bas ?

- Henry Combes a bien raison ! s'en mêla le tenancier, baignant dans les reflets de ses bouteilles et s'occupant de nettoyer ses verres à l'aide d'une éponge pour le moins crasseuse. Et en tant qu'ancien clerc du notaire, il sait de quoi il parle. Merriam Street... peuh...

- Une sale rue, un véritable nid à rats où ne gîtent plus que des cafards, des hiboux et des araignées grosses comme ma main... s'écria Mel Absyrthe, le chapelier du bourg venu déguster un sherry avant d'aller dîner.

- Un véritable chancre à la face de notre petite ville. Le maire promet, le maire promet, mais que valent ses promesses ?

- Surtout en période électorale ! surenchérit Harvey Cavendish en essuyant ses chopes à une vitesse prodigieuse pour les porter ensuite à la hauteur de son grand nez afin de mieux les mirer au travers des lumières des chandelles. Puis, apparemment très satisfait de son examen, il reposa doucement la dernière avant de s'exclamer sur un ton très ironique...

- On a dû vous tromper, chers gentlemen. Merriam Street n'est pas à vendre. Avec un peu de chance, vous aurez juste le temps de reprendre le train pour Londres. La gare n'est pas bien loin et il vous suffira de...

- Mais nous savons où se trouve la gare ! le coupa Walter Weems du même ton froid et sec qu'il usait habituellement, lorsqu'il trouvait que la plaisanterie avait suffisamment duré. Son visage sortit brusquement de l'ombre, et les flammes de la cheminée éclairèrent d'un rouge sombre la cicatrice qui lui barrait largement et profondément toute la joue gauche depuis la tempe jusqu'à la lèvre supérieure. Le crochet de fer qui remplaçait sa main droite se piqua légèrement dans le bois de la table avec un petit bruit désagréable qui fit frissonner le tenancier, tandis que ses yeux bleus glacés commencèrent à fixer la populace présente qui, au fur et à mesure, se mit à baisser la tête. Les conversations reprirent à voix basse tandis que, de temps à autre, des regards soupçonneux se tournaient dans leur direction. La paix sembla redescendre entre les murs de l'auberge et s'installer de nouveau parmi l'assemblée lorsque Walter, qui allait se tourner vers son jeune collègue, entendit un long ricanement traverser la pièce, puis vit le plus jeune des deux joueurs d'échecs se lever brusquement pour apostropher la salle sur un ton de dément...

- Oui, vous avez bien raison ! Qui donc irait s'installer dans la maison du démon ?

- Tais-toi, imbécile !

Mel Absyrthe fit deux pas dans sa direction puis s'arrêta. Loin de se taire, l'échalas se redressa et pointa son long doigt en l'air en s'écriant...

- Merriam Street ! La maison Masson ! La maison qui tue aussi sûrement que la corde du bourreau de Londres ! Vous le savez, vous le savez tous ! Six morts... six morts et le septième...

- Assez, Ebenezer ! Cela suffit !

Le plus vieux des deux tenta d'abaisser le bras de son cadet qui se dégagea d'un geste sec avant de poursuivre. En le regardant, Bart Stevens eut la sensation de contempler un antique prophète biblique, tel que les figuraient les anciens tableaux de maîtres, en train d'admonester son public et de le menacer des foudres de Dieu.

- Demain, c'est la nuit de Walpurgis ! Demain, les âmes des morts s'échapperont de leurs tombes et demanderont raison aux vivants. Demain, la lune sera rouge ! Rouge, oui rouge... rouge comme le sang des innocents qui ont eu le malheur de se trouver dans cette maison du diable.

- Tais-toi ! Tu dis n'importe quoi ! s'emporta le tenancier en le menaçant du poing.

- Ah oui ? Explique-moi, alors, pourquoi l'horloge de cette satanée baraque sonne parfois treize coups à minuit ! Explique-moi, aussi, pourquoi le crucifix du caveau se retourne quelquefois de l'autre côté ? Tu vois, même le Christ ne peut supporter de regarder la face de cette demeure.

- Ce ne sont que des contes de vieilles femmes juste bons à effrayer les enfants !

- Tu te rappelles, Henry ! Toi aussi, tu l'as écouté, le Thomas ! Thomas Masson et son affreuse chansonnette... Et que disait-elle ? Tu ne t'en souviens pas ? Tiens, écoute, écoute un peu...

- Des clous rouges sur le front de Satan...

- Des yeux noirs qui s'en vont dans le vent...

- Les corbeaux qui emportent mon âme...

- Les enfants et les idiots de ton acabit ! se mit à crier Cavendish en jaillissant de derrière son comptoir. Cette fois-ci, la mesure est pleine. Tu effrayes ma clientèle, espèce d'abruti. Dehors... dehors... et que je ne te voie plus remettre les pieds ici !

- Idiot ? Moi, idiot ! Entendez-vous, mon frère, comment me traite cette espèce de fils de bâtard ! Il faisait moins le fier, à l'époque ! hurla le pauvre forcené à l'adresse du plus vieux. La poigne de l'aubergiste qui l'attrapa par le col de sa chemise et se mit à le secouer ne l'empêcha pas, cependant, de mettre fin à ses paroles...

- Un rat d'égout ! Coureur de dot, voleur, menteur, tricheur... servant de paillasson à quelques veuves décaties aux seins pendants et aux fesses flasques... Pouah ! À se demander comment il a pu mettre son engin dans tous ces plis...

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